Mon père disait : « Mitigées » cochon d’inde

Publié le 8 Janvier 2022

Par R. Kessenich from The Netherlands (contact: Allard Schmidt, T029248) — Picture taken by RK, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=266250

Par R. Kessenich from The Netherlands (contact: Allard Schmidt, T029248) — Picture taken by RK, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=266250

........souvenirs d’enfance......

 

Mon père disait : « mitigées » cochon d’inde

Parce que, comme lui, le cochon d’inde

Nous avions, certainement, mes sœurs et moi

Quelques petites taches de couleur

Réparties, non pas sur notre robe (notre pelage)

Mais au-dedans de nous.

Parce que, comme lui, le cochon d’inde

Nous n’étions pas ce que nous donnions à voir

C’est-à-dire que nées en Normandie

Nous n’avions pas l’étiquetage 100% normandes.

 

Le cochon d’inde n’était pas originaire de l’Inde.

Comment cela ?

Le cochon d’inde était un pur produit d’Amérique

Mais l’Amérique n’était pas un nom convenable

En ce sens qu’il provenait d’un nom de colonisateur (Amerigo Vespucci).

Alors si l’on rend les choses correctes cela donne :

Le cochon d’inde c’est le cuy

L’Amérique c’est Abya Yala (en langue guna).

Voilà : on se sent mieux ainsi

Parole de cuy.

Quel rapport à tout ceci ?

 

Sur ma robe de cochon d’inde je demande :

Le demi-sang auvergnat

De cette Auvergne

Qui, dans la bouche de ma grand-mère normande

Me semblait une exagération, une globalisation

Une espèce de melting-pot de tout le sud de la France !

« Tu as du sang auvergnat ma petite-fille » me disait-elle

Elle en était fière pour moi !

De cette Auvergne qui me semblait le bout du monde

Nous, qui ne voyagions pas (au-delà des frontières des départements)

St Etienne, représentait mon 1er voyage dans le lointain, très lointain : l’exotisme, quoi !

Découvrir l’Auvergne en 1976 (année caniculaire)

Cela confirmait la notion d’exotisme.

Cette Auvergne-là m’apportait-elle les cheveux foncés et les yeux noisette

Peut-être un peu de ma fougue ?

 

Sur ma robe de cochon d’inde, je demande :

Le quart de sang normand, de cette Normandie véritablement

Réelle car lieu de vie, d’enfance, d’adolescence

Ni rêve, ni songe, juste Normandie à vivre au quotidien,

Evidence

Avec le patois dont on ne sait s’il ne mêlait pas plusieurs patois

Cauchois, rouennais, brayon, qui le dira ?

Aucun héritage directement observable par l’inconnu

Ni yeux bleus, ni cheveux blonds, aucune trace de l’ancêtre Viking apparent

(cela saute une génération)

Seulement la vérité de la vie et quelques souvenirs à faire remonter :

La fierté d’une grand-mère qui n’en demandait pas tant :

Qu’elle est belle ma Normandie ! disait-elle

Avec ses prés bien verts, ses vaches paissant à l’ombre des pommiers

Et sa pluie redondante rebondissant qui la faisait critiquer à tout va !!

Qu’elle est belle la Normandie de ma grand-mère

Avec sa simplicité, sa générosité, ses maisons à colombages

Son odeur de cidre dans les rues

L’impression d’intemporel, de monde arrêté à jamais

L’impression que rien ne changera

Que certain matin de l’année tu sentiras le picotement de la bruine

Comme une petite musique de pluie

Que parfois sur les trottoirs s’entasseront

Les résidus de la presse, embaumant l’air

La Normandie n’est plus ce qu’elle était

La canicule de 1976 est-elle passée par là ?

 

Sur ma robe de cochon d’inde je demande :

Le quart breton (en non le quatre quart)

Le quart de l’inconnu, trop tardivement connu

Après 40 ans d’occultation comme une page trop lourde à tourner

C’était peut-être la plus belle des taches de ma robe !

Celle que nous ne revendiquions que par un nom : Kerhervé.

La Bretagne dans l’histoire de la famille n’avait pas laissé une trace digne

De toute façon mon grand-père ne disait rien

Par lui, nous ne savions rien

Il semblait ne rien vouloir conserver

Pour lui, il n’y avait pas grand-chose à dire, il était breton de par son père

Mais il était normand par la naissance, la Normandie patrie de l’exil

Seule ma grand-mère faisait vivre le sang breton

C’est l’héritage du grand-père maternel

Porté par la grand-mère maternelle, la normande !

Cette tache de ma robe est la plus mystérieuse

Une histoire de bannissement, de dépossession de terres

Jamais revendiquées par la suite : page tournée. Décès. Fin.

Tout était accepté. Nul dégât. Ou peut-être pas si j’en parle.

Tout ceci saute, comme les attributs du phénotype, les générations.

 

La robe du cochon d’inde n’était pas celle qui marie

L’exotisme africain aux steppes de Mongolie

C’était plus local, plus intime, unissant 3 régions

Pour autant autrefois, ces régions étaient indépendantes

Riches en histoire, en évènements, en conquêtes

Où l’homme de la base vivait au gré des mouvements

Dont il n’était pas à l’origine

Subissant,

S’adaptant,

Survivant quoi qu’il en soit

Faisant preuve de l’intelligence

De la créativité

De la sagesse populaire.

Sur cette robe qui n’est pas un échiquier

Je ne suis pas celle qui doit choisir

Ce qui doit ou non me convenir

Je suis partie de ce grand tout qui rythme mon chemin de vie

Mes choix

Me donne une feuille de route pour ce qui est de la compréhension.

Ceci est bien flou.

 

J’écris avec 3 plumes qui sont mon héritage direct

Un jour j’ai la muse auvergnate ou bien ardéchoise

Je grimpe à l’assaut des sucs et la trempe dans l’encre de volcans

Un matin, je me lève avec la plume des monts d’Arrée

Que je trempe dans l’eau de l’ancienne misère puisée dans les tourbières

Parfois je revendique une plume cauchoise historisante

Plongée dans l’encrier de la mémoire des mots.

 

Pourtant tout au fond de moi je suis éloignée de tout cela

Je suis, ou plutôt, je me sens

La fille du cochon d’inde

Comme lui, je me revendique d’Inde ou plutôt d’Abya Yala

Mon sang vibre de ce terroir immense et profond

La cordillère pour grand-mère

Le lac Titicaca pour grand-papa

Le Pérou pour évidence

L’Am-latine pour demeure de mon âme, de mes mots

On ne sait pas d’où cela vient

Tout le monde s’interroge

Ce n’est pas seulement un choix

C’est une vocation.

 

Vous l’aurez compris ceci dont je parle c’est

La vocation du cochon d’inde.

 

Carole Radureau (08/01/2022)

 

 

Rédigé par caro et hobo

Publié dans #La pierre d'hier

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A
Tu as raison, c'est la vocation du cochon d'Inde qui compte, pas ses origines.<br /> Ma mère elle, disait mâtiné cochon d'Inde :)
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C
C'est marrant comme on a des expressions communes, que l'on soit d'ici ou de là !! J'ai recherché si mitigées comme il le disait était juste, parce que j'ai eu le doute; cela peut se dire, je savais par contre qu'il ne disait pas métissées.